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Campagne 2027

Désinformation russe : la reconnaître, y répondre

Depuis 2022, des services de l'État et de l'Union européenne documentent des opérations d'information russes qui visent la France. Plusieurs de leurs récits reviennent aujourd'hui dans la campagne, dans la bouche de candidats de camps différents. Cette page dit ce qui est établi, par qui, et comment nous y répondons : par un fait sourcé, jamais par un procès d'intention.

Ce que l'État et l'Union ont documenté

Qui regarde. Viginum, un service de l'État rattaché au Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale, a été créé par décret le 13 juillet 2021 pour « détecter et caractériser les opérations d'ingérences numériques étrangères qui ciblent la France » ; il comptait 65 agents en mai 2026. Au niveau européen, le Service européen pour l'action extérieure (SEAE) publie chaque année un rapport sur la manipulation de l'information et l'ingérence étrangères, et tient la base publique EUvsDisinfo, qui recense cas par cas les récits diffusés par les médias d'État russes et leurs relais.

Ce que Viginum a publié. En juin 2023, la campagne « RRN », apparentée à « Doppelgänger » : des copies de sites de médias et de sites publics français, de faux sites d'information, des réseaux de faux comptes ; Meta l'avait attribuée en décembre 2022 à deux sociétés russes, Structura et Social Design Agency. En février 2024, « Portal Kombat » : un réseau d'au moins 193 sites relayant la propagande prorusse, dont pravda-fr.com pour la France. En juin 2024, « Matriochka » : de faux contenus usurpant l'identité de médias et de personnalités, adressés aux rédactions et aux vérificateurs de faits de plus de soixante pays. En mai 2025, « Storm-1516 » : 77 opérations analysées depuis août 2023, dont 35 destinées à porter atteinte à l'image de l'Ukraine ; le rapport public du 11 juin 2026 en compte 205 et attribue le mode opératoire à l'unité 29155 du renseignement militaire russe (GRU). En 2024, Viginum a relevé 25 manœuvres informationnelles étrangères contre les scrutins français (14 contre les européennes, 11 contre les législatives) et 43 contre les Jeux de Paris. Pour les municipales de mars 2026, quatre ingérences numériques étrangères ont été caractérisées, deux d'origine prorusse, aux effets jugés « très limités » ; le rapport annonce « une accentuation de la menace » à anticiper pour la présidentielle de 2027.

Ce que l'Union a compté. Dans son quatrième rapport (mars 2026), le SEAE a relevé 540 incidents dans le monde en 2025, dont 29 % attribués à la Russie ; l'Ukraine reste la première cible, la France la deuxième avec 107 incidents, devant la Moldavie et l'Allemagne. Le rapport note que les élections « constituaient de nouveau un objectif premier » des opérations russes en 2025 : Allemagne, Pologne, Roumanie, Moldavie, République tchèque.

Ce que l'Union a sanctionné. Le Conseil de l'UE a suspendu la diffusion de RT et de Sputnik le 2 mars 2022, inscrit Social Design Agency et Structura sur la liste des sanctions le 28 juillet 2023 pour la campagne RRN, puis créé en octobre 2024 un régime de sanctions contre les « activités déstabilisatrices » de la Russie : 80 personnes et 20 entités au 8 octobre 2026, prolongé jusqu'en octobre 2027.

Ailleurs en Europe. En Roumanie, la Cour constitutionnelle a annulé le 6 décembre 2024 le premier tour de l'élection présidentielle, « le premier pays de l'UE à annuler une élection pour ingérence étrangère » selon le service de recherche du Parlement européen, et la Commission a ouvert le 17 décembre 2024 une procédure contre TikTok au titre du règlement sur les services numériques. En Moldavie, l'Union a condamné en octobre 2024 une ingérence russe « sans précédent » lors du référendum sur l'adhésion. En Allemagne, le BfV et le BND ont attribué publiquement à la Russie, le 12 décembre 2025, la campagne Storm-1516 visant les élections fédérales de février 2025.

En France. Le ministère des Affaires étrangères a attribué au GRU, le 29 avril 2025, « la tentative de déstabilisation du processus électoral français en 2017 » (les « MacronLeaks »). La loi du 25 juillet 2024 a créé à la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique un répertoire des activités d'influence pour le compte d'un mandant étranger, ouvert le 1er octobre 2025. Deux commissions d'enquête parlementaires ont conclu, en 2023 à l'Assemblée nationale et en 2024 au Sénat, que la Russie est la principale menace ; le Sénat écrit qu'elle est « indéniablement le compétiteur le plus agressif ». Ce que ces documents ne montrent pas : aucun n'a mesuré d'effet sur un résultat de vote en France, et aucun ne juge un parti ou une personne. Les chiffres et les citations de cette page viennent de ces rapports, lus et datés ; ils sont réunis dans nos fichiers de faits « ingerence-russe » et « narratifs-russes ».

Les récits qui reviennent

Un récit n'est pas un mensonge par nature, et une opinion sur les sanctions ou sur l'aide à l'Ukraine est un débat légitime. Ce qui est documenté, c'est que certaines affirmations précises reviennent, presque mot pour mot, dans les médias d'État russes et leurs relais depuis 2022, et que les mêmes phrases arrivent dans le débat français. Pour chacune, voici où elle est documentée et le fait qui permet d'en juger.

  • « Ce sont les sanctions, pas la guerre, qui font monter les prix du carburant et du gaz. » Récit qualifié de « ancien et récurrent » par EUvsDisinfo depuis septembre 2022, repris en mars et avril 2026 à propos de la guerre en Iran. Le fait : le gazole russe est interdit d'entrée dans l'UE depuis le 5 février 2023, la Russie fournit 1 % du pétrole importé par l'Union au deuxième trimestre 2026 (Eurostat), et l'Agence internationale de l'énergie attribue la hausse de 2026 à la fermeture du détroit d'Ormuz, qui portait près de 20 % du gaz naturel liquéfié mondial. Le gaz russe, lui, n'est pas sous sanction : la France en a importé 17 % de son gaz en 2025.
  • « L'argent donné à l'Ukraine manque à nos écoles et à nos hôpitaux. » Documenté par EUvsDisinfo dès novembre 2022, et par le SEAE en 2026 (« présenter l'aide financière à l'Ukraine comme un gaspillage »). Le fait : l'aide bilatérale de la France allouée depuis 2022 atteint 7,91 Md€ en quatre ans et demi, pour l'essentiel du matériel militaire compté en valeur (Institut de Kiel) ; la dépense d'éducation est de 199,2 Md€ en 2025 (ministère de l'Éducation nationale).
  • « L'Ukraine est corrompue, l'aide est détournée. » C'est le récit le plus fréquent de Storm-1516 selon Viginum (rapport du 7 mai 2025). Le fait : l'aide européenne passe par la Facilité pour l'Ukraine, avec des conditions, un plan et des audits ; l'indice de perception de la corruption de Transparency International donne la mesure du chemin parcouru et du chemin restant (voir nos faits « ukraine »).
  • « Zelensky est illégitime, son mandat a expiré. » Cas EUvsDisinfo de février et mai 2025. Le fait : la Constitution ukrainienne prolonge les pouvoirs des institutions pendant la loi martiale et la loi interdit les élections pendant cette période ; la loi martiale est en vigueur depuis le 24 février 2022 et renouvelée tous les 90 jours.
  • « La Russie ne peut pas être battue, l'Europe veut que la guerre continue. » Cas de janvier 2023 et juin 2025 ; le SEAE le relève encore en 2026. Le fait : les déclarations officielles européennes, que nous citons mot pour mot, disent le contraire, et l'étude norvégienne Corisk-NUPI chiffre le coût pour l'Europe d'une victoire russe à environ deux fois celui d'une victoire ukrainienne.
  • « L'OTAN a provoqué la guerre ; les Américains ou les Ukrainiens ont fait sauter Nord Stream. » Cas de 2023 et 2024. Le fait : les enquêtes suédoise et danoise sont closes, l'enquête allemande a conduit à des mandats d'arrêt, et aucun tribunal n'a encore jugé ; dire qui a fait quoi reste à établir.
  • « Bruxelles met la France sous tutelle ; l'Union est un vassal des États-Unis. » Cas de juin 2022 et décembre 2023 ; le SEAE relève en 2026 le thème des dirigeants « subordonnés aux intérêts de l'UE ». Le fait : les règles que ces posts visent sont écrites et vérifiables, par exemple les conditions des outils de la Banque centrale européenne et son indépendance (article 130 du traité), ou la procédure de déficit excessif, sur notre parcours « Ce qui se décide à Paris, ce qui se décide à Bruxelles ».
  • « Le gaz et le pétrole russes sont bon marché et indispensables, seules les sanctions nous en privent. » Trois cas de mars et avril 2026, tous rattachés par EUvsDisinfo au détroit d'Ormuz. Le fait : la hausse des prix du gaz a commencé en 2021 et les livraisons russes ont été réduites par Gazprom avant les sanctions ; le gaz russe n'est interdit dans l'UE qu'à partir de 2026-2027, par étapes.
  • « L'adhésion de l'Ukraine ruinera nos agriculteurs. » Cas de février et octobre 2024. Le fait : l'estimation qui existe (note du Conseil de l'UE, 2023) donne 20 % de moins par hectare pour tous à règles inchangées, et la Commission a proposé le 6 octobre 2026 de limiter fortement le soutien agricole ukrainien pendant une transition ; l'adhésion demande l'unanimité et, en France, un référendum ou un vote des trois cinquièmes.
  • « Les élections occidentales sont truquées, c'est l'UE qui s'ingère en Roumanie et en Moldavie. » Cas de 2020, novembre et décembre 2024. Le fait : l'annulation roumaine est une décision de la Cour constitutionnelle du pays fondée sur des documents déclassifiés ; l'Union et l'OSCE ont documenté l'achat de voix et la désinformation en Moldavie.
  • Un récit propre à la France en 2025-2026 : « la France finance une guerre imaginaire au détriment de sa police et de ses congés » (EUvsDisinfo, juillet 2025 et janvier 2026). Le fait : les montants comparés ne couvrent pas la même durée, 21 Md€ sur quatre ans contre un budget annuel.

Chaque entrée renvoie à des faits sourcés et datés sur ce site ; là où un fait manque encore, nous l'écrivons avant d'y répondre.

Comment les reconnaître

Quelques signes reviennent, quel que soit le camp qui parle.

  • Une cause remplacée par une autre. Le prix à la pompe devient l'effet des sanctions, jamais celui d'une guerre dans le Golfe ; le déficit devient l'effet de l'aide à l'Ukraine, jamais celui de quarante ans de budgets.
  • Un chiffre sans sa base. « Des milliards » pour l'Ukraine, sans le budget à côté ; « 48 millions », « 2 millions d'emplois », sans source.
  • Un jugement sur une personne à la place d'une règle. « Corrompu », « illégitime », « vassal », là où un texte, une date, une procédure existent.
  • La même phrase dans plusieurs pays. Les cas EUvsDisinfo montrent la même formule en polonais, en allemand, en espagnol, en français, à quelques jours d'écart.
  • L'urgence. « Plus un euro », « ça suffit », « tout de suite », qui dispense de regarder le coût et la voie légale.

Ce que ces signes ne disent pas : qu'une personne qui emploie ces mots le fait sciemment, ou qu'elle est de mauvaise foi. Critiquer les sanctions, l'aide à l'Ukraine ou l'Union est un débat démocratique ordinaire. Un récit documenté est une raison de regarder les chiffres de près, pas une étiquette à coller sur quelqu'un.

Comment nous répondons

Quand un candidat ou une personnalité publie l'une de ces affirmations, nous lui répondons sur le réseau où elle a été faite, avec la même règle que pour toute autre promesse ou tout autre chiffre.

  • Le fait d'abord. La première phrase donne la date, le chiffre ou la règle qui répond à l'affirmation, avec sa source et son année.
  • Le dossier ensuite. La deuxième partie dit que l'affirmation figure parmi les récits documentés par Viginum ou par le SEAE, avec le rapport et sa date, et cite leurs mots pour l'attribution. Nous ne disons jamais qu'une personne relaie la Russie sciemment, qu'elle est payée ou qu'elle est un agent ; nous ne qualifions pas son post de propagande.
  • La même barre pour tous. La même phrase reçoit la même réponse, qu'elle vienne de gauche, de droite, d'un candidat ou d'un ministre. Nous tenons une liste de récits, pas une liste de personnes.
  • Des sources officielles ou institutionnelles seulement pour parler d'une opération : Viginum, le SGDSN, le SEAE, le Conseil de l'UE, une juridiction, une commission d'enquête parlementaire. Les analyses d'instituts indépendants éclairent cette page ; elles ne portent jamais une attribution dans une réponse.
  • Dire ce que l'on ne sait pas. Aucun de ces rapports ne mesure l'effet d'une opération sur un vote ; nous ne l'affirmons pas non plus.

Nos règles complètes sont sur la page Méthode. Si vous pensez qu'une de nos réponses manque à ces règles, signalez-le.

Ce qu'en disent les analyses indépendantes

Des parlementaires, des instituts de recherche et des rédactions ont analysé ces opérations et la façon dont leurs récits circulent. Voici ce que nous avons lu, avec les dates.

Les mécanismes. Dès 2018, le rapport « Les manipulations de l'information » de l'IRSEM et du Centre d'analyse, de prévision et de stratégie du Quai d'Orsay décrivait sept étapes d'une campagne en ligne, de la reconnaissance de la cible au « blanchiment » du récit, repris par des acteurs institutionnels ou médiatiques qui lui donnent une respectabilité. En 2022, EU DisinfoLab a donné son nom à « Doppelganger » : au moins 17 médias clonés, dont 20 Minutes, avec de faux articles et de faux sondages. En mars 2024, le DFRLab de l'Atlantic Council a recensé 568 publicités Facebook de cette opération, 443 en français, dont 248 associant l'Ukraine au mot « agriculteurs ». En 2025, le DFRLab et CheckFirst ont montré que le réseau « Pravda » (Portal Kombat) avait republié plus de 3,7 millions d'articles, repris ensuite dans des notes Wikipédia, des Notes de la communauté sur X et des réponses d'agents conversationnels : un contenu sanctionné à la source redevient citable par ricochet. CheckFirst et Reset Tech ont compté, depuis septembre 2024, plus de 700 courriels et près de 600 faux contenus envoyés aux rédactions et aux vérificateurs de faits pour les submerger (« Operation Overload »). NewsGuard relevait fin septembre 2026 que les faux articles imitant des médias connus, produits par trois opérations prorusses, étaient passés de 44 au premier semestre 2025 à 421 au premier semestre 2026 ; huit des quinze médias les plus imités sont français (France 24, 30 septembre 2026).

Ce que cela change aux votes. La mesure est difficile et les chercheurs le disent. L'étude d'Eady et ses coauteurs (Nature Communications, janvier 2023) sur la campagne russe de 2016 sur Twitter aux États-Unis a trouvé que 1 % des utilisateurs concentraient 70 % des expositions, que ce contenu était « éclipsé » par celui des médias et des responsables politiques nationaux, et « aucune preuve d'une relation significative » entre l'exposition et les attitudes ou le vote ; le German Marshall Fund concluait en 2024 à l'absence d'effet direct démontré sur un résultat en Europe. Le rapport de 2018 écrivait déjà que mesurer l'efficacité de ces campagnes est « quasi impossible ». Ce que ces travaux ne disent pas : qu'un récit répété pendant des années ne pèse pas sur le débat ; ils disent qu'on ne sait pas le mesurer. Nous ne l'affirmons donc pas non plus.

Le terrain français. Le Reuters Institute mesure en 2026 une confiance dans l'information de 29 % en France, contre 37 % en moyenne dans le monde ; l'Arcom compte 4 Français sur 10 qui s'informent chaque jour sur les réseaux sociaux (janvier 2026). Les dépenses de la chaîne RT ont atteint 31,7 milliards de roubles en 2024 selon le Centre ukrainien de lutte contre la désinformation, un chiffre de seconde main que nous donnons comme tel.

Au Parlement européen. Deux commissions spéciales sur l'ingérence étrangère ont rendu leurs rapports, le 9 mars 2022 (552 voix pour, 81 contre) et le 1er juin 2023, en pointant un « manque général de conscience de la gravité » de ces opérations, « très majoritairement conduites par la Russie et la Chine », et des failles législatives. En septembre 2026, le rapport de la commission spéciale sur le bouclier européen de la démocratie a été adopté par 420 voix contre 220 : la Russie y est désignée comme « la principale menace extérieure », et le Parlement demande un centre européen de résilience démocratique et l'application stricte des règles numériques existantes. La députée européenne Nathalie Loiseau, membre de ces deux commissions puis présidente de la commission spéciale depuis février 2025, a consacré à ce sujet un livre, « La guerre qu'on ne voit pas venir » (L'Observatoire, octobre 2022) : « Les campagnes de désinformation, les cyberattaques, l'ingérence dans nos campagnes électorales et dans notre vie politique se sont multipliées », et ces guerres « nous sommes parfaitement capables de les gagner, sous réserve que nous en mesurions l'ampleur ». Elle plaide pour une réponse plus rapide en période de campagne, par exemple la saisine du juge en référé contre une plateforme (La Tribune Dimanche, 9 août 2026). Nous citons ces analyses pour éclairer le lecteur ; dans nos réponses aux candidats, l'attribution d'une opération ne repose jamais sur elles, seulement sur les sources officielles de la section précédente.

Sources

Les fichiers de faits complets, avec chaque citation et sa page source, sont publiés avec le code du site.